lundi 19 septembre 2005
-Témoignage de Mohand Sillam Amezyane (1926-1996) PARTIE 2
Pourquoi le Parti de l'Istiqlal les torturait-il? Quels étaient ses objectifs?
Ils torturaient tous ceux qui étaient en contact avec Abdelkrim. Abdeslam Tawd publiait sur la première page de son journal Le Maroc Libre des articles d'Abdelkrim. Il avertissait aussi ses lecteurs des écrits du journal Al-Ouma de Torres. Abdelkrim a soutenu l'Armée de libération dès ses débuts. Il était l'un des fondateurs. En même temps, le Parti de l'Istiqlal militait contre la lutte armée, contre l'Armée de libération nationale. Abdeslam Tawd avait séjourné au Rif. On l'a vu. Il m'a visité. Il était un responsable de l'Armée de libération.
Revenons à Tétouan et à la bibliothèque. Quelle était la nature des publications qu'Abdelkrim envoyait au Maroc?
Je distribuais donc ces écrits parmi les nationalistes. Le présentateur de Meknès les diffusait à la radio. J'ai commencé à correspondre avec Abdelkrim par l'intermédiaire de Zizi. Celui-ci voyageait au Caire et au Liban. Il était très actif. Mais, j'ai quitté aussitôt Tétouan. Mon père venait de mourir. J'étais obligé de rentrer au Rif. Les autorités espagnoles m'ont permit d'y séjourner. Un mois après mon arrivée au Rif, Zizi me recommanda d'écrire à Abdelkrim par l'intermédiaire d'un de nos hommes qui séjournait à Malaga en Espagne. Ce dernier m'a indiqué une autre personne à Boualma, près de Larba Taourirt, mon village natal dans la province d'Alhoceima. J'étais surpris d'apprendre que notre contact avec Abdelkrim passait par cet homme. Il était un commerçant simple jamais mêlé aux affaires politiques. Mais c'est lui qui me révéla le lieu du séjour d'un neveu d'Abdelkrim à Malaga. Je suis donc rentré en contact avec ce réseau clandestin tout en acceptant mes responsabilités. Les gens parlaient encore d'Abdelkrim dans les marchés. Des rumeurs circulaient que son frère était de retour au pays. Il serait à bord d'un navire chargé d'armes.
Défilé de l'ALN à Nador vers 1955
Un jour, notre homme de Boualma est venu me voir. Il me révéla des plans d'attaque que nos combattants allaient mener, le vendredi suivant, contre des positions françaises à Gzenaya. Ils envisageaient aussi des attaques contre les kidnappeurs de certains dirigeants de l'Armée de libération nationale. Il craignait que les Espagnols découvrent leurs plans. Il estimait que leurs combattants allaient enlever le Résident général à Gzenaya. Notre tâche fut d'enlever son homologue espagnol. Nous-mêmes, nous avons renoncé à l'enlèvement du Résident espagnol car celui-ci n'était pas à son domicile habituel. En plus, il faisait mauvais temps. Notre attaque n'a pas eu lieu.
L'homme de Boualma m'avait aussi confié qu'il possédait des armes. Des Rifains les lui avaient passées après leur participation à la guerre civile en Espagne. Ces Rifains n'étaient ni adhérents de l'Armée de libération ni adhérents des partis politiques. Seul leur amour de la patrie les avait poussés à nous aider. Abdelkrim aussi nous incitait à acheter plus d'armes. Ce qui était impossible. Partout on découvrait des collaborateurs. De même, les Espagnols nous observaient partout. Certains combattants de Boualma ont été arrêtés. L'achat des armes était quasiment impossible.
Le jour de l'enlèvement du Résident français est venu. Le commando était composé des hommes originaires des Ayt Waryaghel et de Gzenaya. Les postes qu'ils devaient attaquer étaient : Bord, Aknoul et Tizi Ousli. Pour ne pas attirer l'attention des autorités sur ma participation à ces attaques, j'avais décidé d'embaucher quelques maçons, histoire de construire un domicile sur un terrain que je possédais à Larba Taourirt.
C'est par un représentant des autorités locales que j'ai appris l'attaque présumée: " Abdelkrim est derrière cette attaque, n'est-ce pas ? " m'a-t-il demandé. Il essayait de m'arracher plus d'information. Fâché par mon silence complet, il déclara en espagnol: " C'est Abdelkrim lui-même qui vient de revendiquer cette attaque. "
Je suis revenu pour voir les combattants. J'ai appris qu'ils avaient attaqué Bord. Mais le capitaine s'était échappé par une voie souterraine sous son domicile. Après son évasion, il était revenu par avion pour les bombarder mais en vain. L'attaque contre Tizi Ousli fut aussi un succès. Ils ont tué un nombre indéfini de soldats. Nos combattants enfermés dans les prisons françaises furent tous libérés. L'attaque d'Aknoul n'a pas eu lieu à cause de la longue distance. Certains combattants prisonniers à Tizi Ousli furent aussi libérés, mais nos combattants les avaient transmis vers un lieu secret pour des raisons que j'ignore.
Certains prisonniers libérés étaient accompagnés de leurs familles. Les autorités espagnoles les ont empêchés de rentrer au Rif. En même temps, les canons français les attaquaient. J'ai pris soin de tous les prisonniers et de leur famille. J'ai demandé hospitalité aux Ayt Arous et aux Ayt Marzka. Ce que j'ai reçu. Les Espagnols n'ont pas réagi. Plus tard, des détachements de l'armée espagnole sont venus de Nador et de Melilla. L'armée était partout. La nuit, ma maison fut un refuge à toutes sortes de combattants. Il y avait surtout ceux qui ont fait la guerre d'Abdelkrim. On me demanda de leur donner les armes. Le lundi suivant, le jour de marché à Ayt Bouayache, je me suis trouvé au milieu d'une grande foule qui me demandait les armes. Tout le monde parlait de la guerre. Ils voulaient combattre à n'importe quel prix. Je me rappelle de cet homme décidé, un seul fusil à la main. Il a choisi une dizaine d'hommes et ils ont pris le chemin pour Gzenaya. Plus tard, on a distribué les armes. C'est ainsi que l'Armée de libération est née. C'était une armée issue du peuple. Elle n'a rien à avoir avec le Parti de l'Istiqlal. La lutte armée contre la présence coloniale est un travail du peuple, pas des partis politiques.
Abdelkrim militait pour la libération du Maroc. Le Parti de l'Istiqlal faisait de même. Quelles étaient donc les causes de cette rivalité ?
Le Parti de l'Istiqlal était reconnu par les Français. Par ailleurs, tous les autres partis politiques marocains n'ont jamais mentionné la résistance armée à l'occupation du pays. Au contraire, ils se contentaient d'organiser des commissions municipales à Fès et à Tétouan. Dans leur littérature officielle, dans tous les communiqués qu'ils ont distribués entre 1928 et 1948, aucun ne signalait le nom d'Abdelkrim. Pour eux, c'était un homme qui n'existait pas. En 1928, les combattants d'Abdelkrim étaient toujours dans la montagne les armes à la main. Abdelkrim fut exilé en 1926. Les partis ne l'avaient jamais mentionné. Ils n'entretenaient aucune relation avec lui. Ce sont eux qui l'ont fait descendre au Caire – et je dis bien ils l'ont fait descendre de force – car ils craignaient qu'il se réfugie en France ou en Espagne d'où il pouvait mieux organiser la Résistance. Ils l'ont trahi, les lâches !
Lorsque les partis politiques de l'Istiqlal et du Choura et le parti de l'Indépendance se sont formés, les premiers noyaux de l'Armée de libération ont aussitôt paru. Quelle était la relation d'Abdelkrim avec l'Armée de libération ?
Sceau de l'ALN
C'est Abdelkrim qui a fondé l'Armée de Libération. C'est lui qui en a donné le nom Comité de Lutte pour la Libération du Maghreb. Ce mot de libération est inconnu dans les écrits des partis politiques. À partir du Caire, il a commencé à entraîner des Maghrébins (Algériens, Tunisiens, Marocains). Le responsable de ces entraînements militaires était un certain Ghali Tawd (je crois qu'il est encore vivant [1996]). Celui-ci avait fait l'Académie militaire en Irak. Dans le passé, il se rendait en Irak à pied en compagnie de Haddou Aqchich. Abdelkrim lui confia, avec un Algérien appelé Cadi, la tâche de recruter les combattants au Maghreb. Ce combattant algérien fût plus tard assassiné par Ben Bella. Ghali Tawd était aussi à l'origine de la constitution de l'Armée de Libération au sud marocain. Il n'avait aucune relation avec le Parti de l'Istiqlal ni avec les autres partis. Tawd était mon meilleur ami. Nous envisagions de faire beaucoup de choses ensemble. C'était mon ami fidèle. Il était aussi un disciple fidèle d'Abdelkrim. Il me passait toute l'information dont j'avais besoin.
Revenons à la relation entre le Parti de l'Istiqlal et l'Armée de Libération. Vous avez dit qu'au nord, il y avait des assassinats et des enlèvements commis par certains dirigeants du parti de l'Istiqlal comme Torres et ben Barka. Quels étaient donc les objectifs de ce parti?
L'Armée de Libération avait pris les armes contre les Français et les Espagnols. Allal al-Fassi n'a pas réussi à liquider cette armée. C'est pour cela qu'il a fondé une autre armée pour détruire la vraie Armée de libération. Tu comprends maintenant ? La fausse armée a pris les armes non pas pour combattre les Français et les Espagnoles, mais pour liquider les combattants de l'Armée de Libération Nationale. Les dirigeants directs de cette armée de libération étaient les gouverneurs des provinces. Parmi eux figure Mansouri, gouverneur de la province d'Alhoceima. Le nombre de ces gouverneurs était de cinq. Assassinats et enlèvements étaient leur spécialité. Ils étaient à l'origine du désordre au pays à cette époque.
J'étais aussi sur leur liste. Mais ils ne m'ont pas assassiné. Le destin voulut que l'un de leurs mercenaires chargé de ma liquidation, me connaisse. Originaire de Larba Taourirt, je l'avais aidé à un poste dans l'administration espagnole. Une fois, il fut accusé de détournement de fonds publics. Je l'ai sauvé des mains de la justice par le transfert à un autre poste, en dehors des territoires occupés par l'Espagne. À Imzouren, il a fini par fonder une organisation clandestine qu'il appelait les Héros d'Abdelkrim. La police espagnole a essayé de le liquider, mais en vain. Après la soi-disant Indépendance, il est devenu adhérant de l'Istiqlal. C'est au sein de ce parti qu'il a rejoint une cellule spéciale s'occupant de l'enlèvement et de l'assassinat des combattants. C'est là qu'il a reçu l'ordre de me liquider. Sa conscience l'avait empêché de le faire. Il savait que j'étais en contact avec Abdelkrim et avec l'Armée de Libération. C'est lui qui m'a accompagné entre Alhoceima et Tétouan durant mon arrestation.
Cet individu m'avait donc défendu au sein de son Parti. Il a réussi à les convaincre de me traiter doucement pour s'assurer de ma collaboration. C'est lui qui a enlevé Haddou Aqchich. Je dois ma vie à cet individu.
En 1955 le Parti de l'Istiqlal a signé un Traité appelant à l'indépendance alors que l'Armée de libération était encore dans la montagne en combat avec les Français. Comment est-il possible que ces hommes politiques pouvaient demander l'Indépendance sans consulter l'Armée de Libération ?
L'Istiqlal a réglé tout en secret avec la France. À cette époque l'Armée était dans la montagne au Rif et au sud. Lorsque la France a reconnu l'indépendance, l'Istiqlal a demandé de cesser le feu. Les adhérents de ce parti ont cessé le combat. Mais la vraie Armée de libération nationale poursuivit sa lutte. À cause de cela, les dirigeants de l'Istiqlal ont décidé de liquider la véritable Armée de libération.
Abbas Lamsaidi, liquidé à Fès en 1956
Je possède un document écrit par un certain Dahbi, responsable de l'Armée de libération, dans lequel il décrit les derniers moments d'Abbas Lamsaidi [2], le célèbre combattant. Le document prétend que Fkih Basri et Ben Barka sont venus lui rendre visite à son siège à Taounate. Un désaccord entre les hommes a eu lieu. Abbas les a quittés pour se rendre à Fès. Peu après, il est retrouvé mort. D'après ce document, Basri et Ben Barka étaient directement mêlés à cet assassinat. Ce meurtre était-il le début de la liquidation de l'Armée?
C'est l'Armée de Libération qui a libéré notre pays, pas les partis politiques. Allal al-Fassi n'a jamais parlé de Libération du Maroc. L'indépendance proclamée était un don de la France. Le lieu de naissance de l'Armée de Libération fut ce qu'on appelle le triangle de la mort : Bord, Tizi Ousli et Aknoul. Ce triangle hébergeait aussi bien l'administration que la Résidence générale de la France. C'était le point de déclenchement de la guerre pour la libération. Durant toutes ces opérations, Abdelkrim nous a toujours conseillé de laisser les Espagnols tranquilles. Sa stratégie était juste. Il a vu clair. Nous nous éloignons un peu du sujet, n'est-ce pas ? Où en sommes-nous?
Parlons un peu de votre rôle dans la coordination de l’Armée au nord et celle au sud?
Tawd fut envoyé au sud, en compagnie d’un Algérien et d’un Tunisien. C’est Abdelkrim qui les a envoyés. Ils y avaient passé trois mois. L’Algérien a été assassiné par Ben Bella immédiatement après l’apparition de l’Armée sur la scène. Tawd a accompli sa mission. Mais je ne peux pas te dire grande chose sur leur séjour. J’ignore beaucoup. L’apparition de l’Armée fut d’abord au nord, plus tard au sud. Je suppose aussi que la communication et le transport étaient plus faciles car le nord était occupé par l’Espagne et le sud par la France. Les armes se vendaient facilement. Peu à peu, les deux forces perdaient le contrôle sur le pays. Ce qui est aussi sûr, c’est que le Mouvement de Résistance [3] est plus ancien que l’Armée de libération.
Adi Oubihi
Adi Oubihi [4] m’a confié que l’Armée de Libération au Sahara est née grâce à ses efforts. Adi fut emprisonné par les Français. Ils l’ont enfermé dans un hôpital psychiatrique. Je suppose qu’il était en contact avec Tawd. Il dirigeait cette armée à partir de l’hôpital. Mes connaissances sur le sud restent pauvres. Tous ce que je sais est que Tawd a fait l’Académie Militaire en Irak et a joué un rôle considérable au sud.
La réalité est que les partis politiques au Maroc et en Tunisie ont trahi l’esprit du Comité de libération du Maghreb. La France a réglé ses affaires avec l’Istiqlal et en Tunisie avec Bourguiba pour se consacrer aux Algériens. C’est pour cela qu’Abdelkrim les détestaient tous. C’est pour cette raison que les Istiqlaliens se sont consacrés immédiatement après l’Indépendance à éliminer tous ceux qui constituaient un danger pour eux, à commencer par l’Armée de Libération.
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